Université Hébraïque de Jérusalem : la coopération l’emporte plus souvent sur l’égoïsme que ne le pensaient les scientifiques

De nouvelles recherches montrent que, même dans le célèbre dilemme du prisonnier, situation où l’égoïsme est censé prévaloir, la coopération peut naturellement émerger et perdurer, offrant ainsi un éclairage nouveau sur l’évolution de la vie complexe et des sociétés humaines. Pendant des décennies, l’une des idées les plus influentes en biologie évolutive a soutenu que lorsque les individus agissent uniquement dans leur propre intérêt, la coopération finit inévitablement par s’effondrer. Dans le dilemme du prisonnier classique, la stratégie mathématiquement « rationnelle » consiste à faire défection plutôt qu’à coopérer, alors même que tout le monde gagnerait davantage à travailler ensemble. Cependant, une nouvelle étude menée par le Dr Alexander Feigel, de l’Institut de physique Racah de l’Université Hébraïque de Jérusalem, et le Pr Alexandre V. Morozov, de l’Université Rutgers, démontre que l’évolution pourrait être bien plus optimiste qu’on ne le pensait. Leurs conclusions révèlent que la coopération ne nécessite ni liens familiaux étroits, ni réputation, ni échanges de faveurs répétés, ni structures sociales rigides.
Au contraire, la coopération peut prospérer simplement parce que les individus réagissent différemment selon l’adversaire auquel ils sont confrontés. Cette recherche propose une nouvelle solution à l’une des plus anciennes énigmes de la biologie : comment la coopération parvient-elle à survivre dans un monde façonné par la sélection naturelle ? « La théorie de l’évolution classique prédit que les « défecteurs », ceux qui agissent toujours de manière égoïste, devraient finir par supplanter les coopérateurs », a déclaré le Dr Alexander Feigel. « Nos travaux montrent que ce n’est pas nécessairement vrai. Dès lors que les individus comprennent que tous les adversaires ne se valent pas, la coopération devient étonnamment robuste et peut émerger spontanément. » À l’aide de modèles mathématiques, de simulations évolutives et de populations d’agents dotés d’intelligence artificielle, les chercheurs ont constaté que la coopération émergeait systématiquement lorsque les individus adaptaient leur propension à coopérer en fonction de leurs interlocuteurs.
Plutôt que de traiter tout le monde de la même manière, de simples réactions spécifiques à l’adversaire permettaient de créer des communautés stables, au sein desquelles les comportements coopératifs l’emportaient régulièrement sur les stratégies purement égoïstes. « Nos résultats suggèrent que la nature n’a pas besoin d’altruistes parfaits pour que la coopération émerge », a ajouté le Pr Alexandre Morozov. « Il suffit que les individus réagissent différemment selon les partenaires. Ce principe simple suffit à permettre la survie de la coopération, même face à des pressions évolutives que l’on pensait auparavant favorables aux comportements égoïstes. » La découverte peut-être la plus surprenante de cette étude est que les sociétés coopératives ne constituent pas des exceptions fragiles. Au fil de milliers de simulations, les populations ont systématiquement évolué vers des états de forte coopération, tandis que les populations purement égoïstes échouaient souvent à s’imposer. Même lorsque des mutations introduisaient de nouveaux individus « tricheurs », les communautés coopératives faisaient preuve d’une résilience remarquable.

Ces implications dépassent largement le cadre de la biologie évolutive, qui cherche à expliquer la coopération au sein de populations de cellules, de microbes, de plantes et d’animaux. Des principes similaires pourraient orienter la conception de systèmes d’intelligence artificielle, de robots autonomes et de réseaux informatiques distribués davantage axés sur la collaboration. Les chercheurs soutiennent que la capacité à distinguer les différents partenaires, une aptitude observée partout dans la nature, des organismes unicellulaires jusqu’à l’être humain, a peut-être constitué une étape clé dans l’évolution de la vie complexe. « Si la coopération peut émerger en l’absence de règles complexes ou de capacités cognitives élaborées, il devient bien plus aisé de comprendre comment les systèmes biologiques complexes ont pu évoluer », a déclaré Feigel. « Peut-être l’évolution a-t-elle toujours été plus coopérative que nous ne le pensions. »

Publiée dans la revue  Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), 18 mai 2026
Traduction et adaptation Esther Amar, fondatrice et directrice de Israël Science Info