UHJ (Israël) : le système de récompense du cerveau serait plus lié à l’énergie qu’à la recherche du plaisir

Une étude de l’Université Hébraïque de Jérusalem a remis en question l’une des idées les plus ancrées en neurosciences : le système de récompense du cerveau aurait pour seul but de nous procurer du bien-être. Au contraire, des chercheurs israéliens affirment qu’il est conçu pour optimiser l’énergie. La dopamine et les opioïdes, longtemps considérés comme les molécules du plaisir, ne fonctionnent pas comme des messagers du bien-être, mais comme des agents physiologiques qui optimisent le métabolisme. Dans cette perspective, la motivation naît de l’augmentation des besoins physiologiques et le renforcement correspond au gain obtenu lorsque ces besoins sont satisfaits.
Chaque pensée, chaque pas, chaque battement de cœur a un coût biologique. Dans la nature, économiser l’énergie est essentiel à la vie et à l’évolution, car cela libère des ressources pour d’autres fonctions vitales, permettant aux animaux de survivre et de prospérer. C’est pourquoi les auteurs proposent le cadre métabolique de la récompense : le rôle principal du cerveau est de gérer le capital énergétique de l’organisme, ce qui influence les comportements complexes et l’apprentissage.
Cette théorie redéfinit l’apprentissage par renforcement
Plutôt que de considérer la récompense comme la recherche de résultats plaisants, elle propose que l’apprentissage soit guidé par l’optimisation métabolique, c’est-à-dire par l’effort du cerveau pour minimiser les dépenses énergétiques et maximiser les gains. Dans ce cadre, les processus liés à la dopamine et aux opioïdes, tels que la formation d’habitudes, la dépendance, la musique et même les liens sociaux, sont compris comme des expressions d’un principe biologique fondamental : les comportements sont renforcés lorsqu’ils améliorent l’efficacité de la régulation énergétique de l’organisme. Ainsi, les psychopathologies liées à la dopamine et aux opioïdes sont repensées comme des troubles dans lesquels le système de gestion de l’énergie du cerveau ne fonctionne plus de manière optimale.
On nous a longtemps raconté une histoire simpliste sur la récompense : la dopamine est la molécule du « désir » qui nous pousse à atteindre nos objectifs, et les opioïdes sont les molécules du « plaisir » qui procurent la sensation de plaisir une fois l’objectif atteint. Mais cette vision centrée sur le plaisir présente une faille majeure : elle n’explique pas pourquoi ces mêmes substances chimiques sont actives en cas de stress, de douleur, ou même de réponses immunitaires. La nouvelle étude de Matan Cohen et du Pr Shir Atzil du département de psychologie de l’Université hébraïque de Jérusalem propose un changement radical de perspective. Ils affirment que la récompense n’est pas liée au « bonheur », mais à l’optimisation métabolique.
Dans ce nouveau modèle, la dopamine et les opioïdes sont redéfinis, non plus comme des agents de récompense, mais comme des agents physiologiques : la Dopamine (mobilisateur) stimule les processus physiologiques, augmentant l’éveil et mobilisant les ressources pour préparer l’organisme à relever un défi. Les Opioïdes (stabilisateur) inhibent ces mêmes processus, ramenant l’organisme à un état de base stable et économe en énergie une fois le défi relevé.
Redéfinir la motivation et le renforcement
Ce cadre transforme notre compréhension du comportement. Au lieu de rechercher des récompenses externes et d’éviter des punitions externes, le cerveau gère en réalité deux paramètres mesurables :
Effort métabolique : Lorsque l’organisme doit réagir à une perturbation, comme une hausse de la glycémie ou une tâche stressante, la dopamine stimule la production d’insuline (pour réguler la glycémie) ou de cortisol (pour gérer la tâche stressante). Ces réponses physiologiques sont énergivores et augmentent l’effort métabolique. C’est ce que nous percevons subjectivement comme la motivation : l’effort qui nous pousse à satisfaire le besoin physiologique.
Gain métabolique : Lorsqu’une action permet de satisfaire ce besoin et de réduire la dépense énergétique, le « soulagement » qui en résulte constitue un renforcement. Le cerveau intègre toute adaptation physiologique ou comportementale ayant contribué à améliorer l’effort physiologique, car elle a permis à l’organisme d’économiser de l’énergie.
Comme l’explique le Pr Shir Atzil : « La récompense est un mécanisme biologique mesurable visant à optimiser la gestion de l’énergie. Il s’agit d’un principe évolutif fondamental qui unit la régulation physiologique, l’apprentissage et le comportement. »
De la digestion aux liens sociaux
Les chercheurs examinent de nombreuses preuves démontrant que cette interaction métabolique se produit dans tous les systèmes de l’organisme. Si l’on associe généralement la dopamine et les opioïdes à la récompense, à l’apprentissage ou à la toxicomanie, ils régulent en réalité activement la digestion, la respiration et le système immunitaire. Même des expériences humaines complexes comme l’art, la musique et les liens sociaux s’inscrivent dans ce modèle. Le lien maternel ou l’excitation d’une rencontre amoureuse ne relèvent pas d’une simple « émotion », mais d’une stratégie physiologique sophistiquée que le cerveau a appris à optimiser pour maximiser nos bénéfices physiologiques.
Pourquoi est-ce important ?
En identifiant ces racines métaboliques communes, ce cadre théorique ouvre de nouvelles perspectives thérapeutiques, axées sur le rétablissement d’une régulation physiologique efficace. « Au lieu de considérer la dopamine et les opioïdes comme des signaux de plaisir, nous proposons qu’ils fonctionnent comme des composantes d’un système de régulation physiologique qui optimise la dépense énergétique au fil du temps, grâce à des processus d’apprentissage qui induisent des adaptations physiologiques et comportementales », explique Matan Cohen. En ancrant la psychologie dans la réalité biologique de la régulation énergétique, nous pouvons commencer à comprendre et à quantifier pourquoi nous valorisons et privilégions certains comportements, choix, relations et expériences. Nous agissons non pas simplement parce que cela nous procure du plaisir, mais parce que cela nous apporte un gain métabolique immédiat. Fondamentalement, la motivation et l’apprentissage sont façonnés par la nécessité de maintenir l’équilibre du bilan énergétique de l’organisme, car la survie en dépend.
Publication dans Neuroscience and Biobehavioral Reviews, 16 février 2026
Traduit et adapté par Esther Amar fondatrice directrice de Israël Science Info






