Université de Tel-Aviv : les premiers humains d’Israël avaient le sens artistique

L’histoire a commencé grâce à la découverte par un habitant de Sakhnin, autodidacte et passionné de nature, du nom de Muataz Shalatta, de pierres taillées à l’aspect inhabituel, disséminées dans la vallée. Il a alors contacté le Pr Ran Barkai, spécialiste des cultures paléolithiques à l’Université de Tel-Aviv et, ensemble, ils ont entrepris l’étude de ces sites, identifiés comme étant liés à Homo erectus, espèce humaine qui vivait dans la région dans les temps anciens.
Dans la vallée de Sakhnin, on avait jusqu’ici déjà retrouvé des centaines de bifaces, outils de pierre finement travaillés, utilisés par les hommes préhistoriques pendant plus d’un million d’années. Selon le Prof. Barkai, une telle richesse indique que la vallée était alors un centre d’activité majeur : « Les bifaces étaient le principal outil utilisé par les hommes préhistoriques pendant plus d’un million d’années. On en trouve en Afrique, en Asie et en Europe. Plusieurs centaines de ces pierres ont été découvertes dans la vallée de Sakhnin, indiquant que la région a constitué un centre d’activité humaine important pendant de longues périodes. Les conditions environnementales (sources d’eau, animaux et une extraordinaire abondance de blocs de silex de qualité), répondaient à tous les besoins des hommes préhistoriques, et il est probable que les groupes humains soient revenus sur le site à maintes reprises pendant des centaines de milliers d’années ».
Les bifaces : bien plus qu’un outil fonctionnel

La vallée est également très riche en géodes (ou pommes d’Eliyahu en hébreu), cavités géologiques de forme arrondie, tapissé de cristaux scintillants et de nodules de silex renfermant des restes de fossiles. Il est probable que les hommes préhistoriques qui ont visité la région il y a des centaines de milliers d’années aient été émerveillés par l’extraordinaire richesse de ces pierres.
En plus de la diversité et de l’originalité de ce paysage lithique, une découverte exceptionnelle vient d’être réalisée dans la vallée : plus de dix bifaces taillés dans des blocs de silex contenant des fossiles ou des formations géologiques remarquables. Ces éléments naturels ont été délibérément intégrés au centre du biface, de manière à les rendre visible et les faire ressortir. La présence de ces fossiles et d’autres éléments analogues rendent le ciselage précis et symétrique de la pierre difficile ; le choix des blocs n’était donc pas fortuit. Au contraire, la taille a été réalisée de manière à mettre en valeur le phénomène naturel et à le maintenir au centre de l’outil, et non pour le masquer ni le dissimuler.
Preuve de l’émergence d’une conscience esthétique.
Les chercheurs donc soulignent que l’intégration des fossiles dans le biface n’est pas fortuite et rend même le ciselage plus complexe. Le choix de cette matière première et l’effort déployé pour mettre en valeur le fossile témoignent par conséquent d’une volonté délibérée de dépasser les simples considérations de survie. « C’est la preuve manifeste d’une intention esthétique et conceptuelle », affirme le Prof. Barkai. « La taille de la pierre a servi à encadrer et à souligner les merveilles de la nature. Les hommes préhistoriques n’utilisaient pas ces bifaces seulement pour démembrer les éléphants, mais accordaient également une valeur particulière à l’apparence de l’outil et à sa signification ».
Ce phénomène témoigne clairement d’une intention esthétique et conceptuelle chez les humains préhistoriques, car il dépasse les simples considérations fonctionnelles liées à la fabrication d’outils. En effet, les fossiles et les formations géologiques incluses dans le biface n’améliorent pas son fonctionnement et peuvent même lui porter atteinte ; pourtant, ils ont été sélectionnés à plusieurs reprises comme matière première de prédilection. La décision délibérée d’investir un effort dans le façonnage d’un outil autour d’un phénomène naturel extraordinaire indique qu’au-delà des impératifs de survie, les hommes ont attaché une valeur particulière à l’apparence de la pierre et à sa signification. Le ciselage a permis de mettre en valeur, de souligner et d’intensifier des phénomènes naturels intéressants, reflétant ainsi des capacités perceptives et cognitives avancées.
Une fenêtre sur le monde intérieur des hommes préhistoriques
La vallée de Sakhnin se situe à proximité des voies de migration présumées des éléphants préhistoriques, qui constituaient la principale source de nourriture des hommes de cette époque. Comme sur d’autres sites connus, comme celui du Pont des filles de Jacob (Gesher Bnot Yaakov) dans la vallée du Jourdain, il est probable que ces bifaces aient servi, entre autres, au démembrement des éléphants et à l’extraction de calories de la graisse et de la viande. Cependant, une telle concentration de bifaces spéciaux est unique au monde et surpasse toutes les découvertes similaires recensées à ce jour.
Selon le Prof. Barkai, ces découvertes prouvent que, dès les origines de l’humanité, les êtres humains possédaient une sensibilité à la beauté et manifestaient un lien profond avec les éléments primordiaux de la nature. « Le paysage unique de la vallée de Sakhnin a poussé les premiers humains à se comporter de manière particulière. Il semble que les fossiles et les phénomènes géologiques particuliers aient revêtu une grande importance à leurs yeux. Ils percevaient ces phénomènes comme l’expression de la puissance du monde, de son ancienneté et de sa splendeur. Les découvertes de la vallée de Sakhnin offrent un aperçu précieux sur la vie intérieure des premiers humains et révèlent que, dès les origines de l’humanité, il existait une sensibilité esthétique, une attribution de sens à la nature et des relations complexes entre les humains et leur environnement. Cette découverte place la vallée de Sakhnin et la Basse Galilée au cœur du débat scientifique international sur l’émergence des notions de conscience, d’esthétique et de sens dans la vie de l’homme ».
* Le Prof. Ran Barkai est un archéologue de la préhistoire de l’Université de Tel-Aviv, spécialisé dans l’étude du développement des premiers humains et de leurs cultures. Il est notamment connu pour les fouilles de la grotte de Qesem et ses recherches sur les liens entre nutrition, animaux et développement de la conscience humaine.
Publication dans Journal of the Institute of Archeology of Tel Aviv University.






