L’océan premier rempart contre le changement climatique

Zavit Pr Yaela Shaked : La mer est le principal régulateur du réchauffement climatique, mais elle commence à montrer des signes de faiblesse. Quand on pense au changement climatique, on pense immédiatement au réchauffement, aux voitures polluantes et peut-être même aux incendies de forêt. Rares sont ceux qui pensent à la mer. Pourtant, l’océan est un acteur clé de la crise climatique de par son immensité et les rôles essentiels qu’il joue. Dans mes recherches, j’ai l’habitude d’observer le monde à travers le prisme du milieu marin. C’est grâce à cette familiarité que je mesure à quel point la mer a disparu du débat public sur le changement climatique, et c’est regrettable, car l’océan n’est pas seulement un élément du tableau : il en est la toile de fond. La pompe de solubilité et la pompe biologique : comment l’océan absorbe et piège le dioxyde de carbone. L’océan recouvre environ 70 % de la surface de la Terre et sa profondeur moyenne est d’environ 4 km. Il est immense. Même si nous sommes des êtres terrestres, nous devons comprendre que notre planète est, en réalité, un monde marin.
Deux forces principales sont à l’origine du changement climatique : l’augmentation de la concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère et la hausse des températures. L’océan joue un rôle crucial dans les deux. Commençons par le dioxyde de carbone. L’humanité brûle des combustibles, ce qui libère du dioxyde de carbone dans l’air. Seule une partie de ce dioxyde de carbone s’accumule dans l’atmosphère, et l’océan en absorbe environ 25 %. C’est une bonne chose pour l’humanité, car ainsi le dioxyde de carbone absorbé par l’océan ne contribue pas au réchauffement climatique. Comment la mer absorbe-t-elle le dioxyde de carbone ? Cela se produit grâce à plusieurs mécanismes. L’un d’eux est simple : le dioxyde de carbone se dissout dans l’eau comme le bicarbonate de soude.
Dans l’eau salée des océans, le carbone subit des réactions chimiques et s’y accumule en fortes concentrations. L’eau froide qui transporte ce carbone plonge vers les profondeurs, transformant la mer en une sorte de gigantesque réservoir de carbone. C’est ce qu’on appelle la pompe de solubilité. Un autre mécanisme important est la pompe biologique : les algues, comme les arbres, effectuent la photosynthèse et absorbent le dioxyde de carbone présent dans l’eau. À leur mort, elles coulent au fond et le carbone qu’elles contiennent est extrait de l’eau. Le même phénomène se produit avec les squelettes d’organismes marins tels que les coraux et le plancton, dont une partie est composée de carbone.
Lorsque ces organismes meurent, ils coulent au fond de la mer avec le carbone qu’ils contiennent. Jusqu’ici, tout va bien : la mer nous est utile et absorbe une partie du dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère. Le problème est que plus l’océan absorbe de dioxyde de carbone, plus il s’acidifie. Ce processus d’acidification nuit à de nombreux organismes marins, notamment les coraux. De plus, avec le réchauffement des océans, leur capacité d’absorption de dioxyde de carbone diminue. Cela signifie que le mécanisme par lequel les eaux froides des océans contribuent actuellement à éliminer le dioxyde de carbone de l’atmosphère va s’affaiblir, entraînant une accumulation de dioxyde de carbone dans l’air et un réchauffement accru de la Terre.
La capacité thermique de l’eau agit comme un amortisseur face au réchauffement climatique. L’eau possède une capacité de stockage de chaleur considérable, bien supérieure à celle de l’air ou du sol. Grâce à cette capacité remarquable, 94 % de la chaleur excédentaire générée par le réchauffement climatique est absorbée par l’océan. C’est incroyable ! Le réchauffement climatique des 50 dernières années aurait pu être bien pire si l’océan n’avait pas absorbé toute cette chaleur. Mais l’océan n’absorbe pas seulement cette chaleur, il la conduit également. Par le biais d’un système mondial de courants, appelé « tourbillon océanique », il disperse la chaleur des tropiques vers les pôles. Des courants comme le Gulf Stream expliquent par exemple pourquoi Londres est plus chaude en hiver que Boston, malgré sa situation plus au nord.
Cependant, le changement climatique bouleverse la donne. Le courant océanique repose sur la plongée des eaux froides et salées qui se forment aux pôles. Le réchauffement climatique ralentit ce processus, rendant l’eau moins froide et moins salée, et par conséquent, sa plongée moins efficace. Lorsque ce courant s’affaiblit, la régulation climatique est compromise. L’océan a joué et joue encore un rôle essentiel : il absorbe le carbone, ralentit le réchauffement et régule le climat, mais il commence à montrer des signes de faiblesse. Les processus qui nous ont protégés pendant des centaines, voire des milliers d’années, s’affaiblissent. Si nous n’agissons pas, nous serons privés de notre premier rempart contre le changement climatique.
La Pr Yaela Shaked est chercheuse à l’Institut des sciences de la Terre de l’Université hébraïque de Jérusalem et à l’Institut interuniversitaire des sciences marines d’Eilat. Elle est membre du Forum des sciences du climat et des sciences, créé dans le but d’établir un lien efficace entre la recherche scientifique traitant de la crise climatique et les décideurs et les médias.
Source agence Zavit
Traduit et adapté par Esther Amar pour Israël Science Info





